L’Europe met la surpêche au ban

liberation-fev-2013RÉCIT Le Parlement de Strasbourg a adopté un plan ambitieux de reconstitution des stocks de poissons.

Déferlante de bon sens au Parlement européen pour harponner la surpêche. 502 des 754 eurodéputés ont adopté mercredi une politique commune de la pêche (PCP) durable. Cela semble anecdotique, mais c’est en réalité un vote historique qui s’est déroulé à Strasbourg.

«Pour faire simple, les deux tiers des députés européens de tous bords ont voté la fin de la surpêche pratiquée par l’UE depuis les années 80, le tout en fixant des objectifs ambitieux, à court terme, pour la reconstitution des stocks de poissons», explique Stéphan Beaucher, de l’ONG Océan 2012. L’écologiste, habitué des institutions européennes dont il arpente les couloirs sans relâche pour combattre les effets dévastateurs de la surpêche, a enfin l’impression que le dossier avance.

«Débarquement».

Pour la première fois depuis la création de la PCP en 1983, et en vertu du traité de Lisbonne, le Parlement européen va enfin exercer son rôle de colégislateur sur la politique commune de la pêche, ce qui signifie que les eurodéputés ont désormais la possibilité d’orienter la gestion de cette activité. «Les élus du peuple européen ont enfin leur mot à dire. Et ce mot, c’est qu’il faut arrêter de vider les océans de leurs poissons», se réjouit Hélène Bourges, chargée de campagne océans chez Greenpeace. Durant ses trente ans d’existence, de l’avis des scientifiques et des écologistes, la PCP n’a pas suffisamment protégé la ressource. Pour preuve : selon la Commission européenne, 54% des stocks en Atlantique Nord-Est et 87% de ceux de la Méditerranée sont surexploités par les pêcheries de l’Union. Quelles mesures ont donc été adoptées par les parlementaires ? D’abord un objectif qui consiste à ramener les stocks de poissons à un niveau permettant leur renouvellement dès 2020. Atteindre ce niveau, aussi appelé rendement maximum durable (RMD), n’est rien de plus qu’un objectif de bon sens. Sauf que les députés veulent aller «au-delà» du fameux RMD en 2020, c’est-à-dire dépasser le seuil minimum garantissant le renouvellement des stocks. «Imaginez que le RMD est l’heure à laquelle part votre train. Pour l’attraper, vous vous ménagerez quelques minutes d’avance. Aller au-delà du RMD, c’est pareil : c’est se ménager une marge de sécurité pour les stocks de poissons», rapporte Stéphan Beaucher.

Pour atteindre cet objectif, les députés ont validé une première mesure phare : l’interdiction des rejets en mer. D’ordinaire, les bateaux remettent à l’eau une partie de leurs prises, au motif que celles-ci n’entrent pas dans leurs quotas ou qu’elles ne sont pas commercialisables. En moyenne, les rejets en mer représentent 25% des prises, avec de grandes disparités en fonction des méthodes de pêche. Un beau gâchis qui pourrait s’arrêter dès 2014, selon les espèces.

Mais l’arrêt des rejets en mer hérisse la députée Isabelle Thomas (PS), qui s’est prononcée contre la réforme et interpellait ses collègues mardi, avant le vote : «Le débarquement obligatoire des rejets risque de détruire nos entreprises de pêche les plus fragiles, particulièrement les pêcheries multispécifiques et leurs emplois. Outre que cette mesure ne ressuscitera pas les poissons - car un poisson mort [le] restera, même débarqué -, il y avait des choix plus efficaces contre les rejets.» A partir de 2014, l’intégralité des prises sera ramenée à quai et les espèces non commercialisables viendront nourrir les élevages français. «Jauge brute». Autre mesure d’importance : la modification des critères de calcul des capacités de pêche des Etats membres. En effet, si on ne les connaît pas, impossible de pointer du doigt les flottes en surcapacité. «Aujourd’hui, ces capacités sont mesurées par la puissance du moteur et la jauge brute du bateau [sa capacité de stockage, ndlr], explique Hélène Bourges. Jusqu’à présent, chaque Etat membre aménageait ces critères à sa sauce.» Les parlementaires ont donc sifflé la fin de la récré : ce sera désormais à la Commission de fixer des critères, identiques pour tous.

Si les ONG se frottent les nageoires, Europeche, fédération européenne des associations du secteur, s’est dite «déçue» par ce vote. D’après Guy Vernaeve, son secrétaire général, il serait même «irréaliste» de fixer des quotas soutenables dès 2015. Mercredi à Strasbourg, la France s’est particulièrement distinguée : parmi les 13 eurodéputés socialistes français, un seul a voté pour la réforme quand le reste du groupe socialiste européen, unanime à l’exception d’une abstention, a approuvé les mesures.

Pourquoi une telle hostilité ? «Les députés français, quel que soit leur parti, ont suivi la ligne du gouvernement, en l’occurrence celle du ministre [Frédéric Cuvillier, ancien maire de Boulogne-sur-Mer, ndlr] qui répond aux attentes des acteurs français de la pêche», avance Hélène Bourges. «Les parlementaires européens n’ont rien révolutionné, mais ils ont pris des mesures de bon sens, conclut-elle. Sans poissons dans la mer, il n’y aura plus de pêcheurs, c’est assez simple à comprendre, non ?» Imparable, en tout cas.

 

Photo : Pêche à la sardine au large de Porto. Pour garantir la survie de cette espèce, le Portugal a dû réduire les prises entre 2008 et 2011. (Photo Nacho Doce. Reuters)

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